1824- Quand de la fausse monnaie
circulait à Liorac

     mis en ligne le 20 juin 2017

Nous avons déjà rencontré une affaire de fabrication de fausse monnaie à Liorac en 1713, sous Louis XIV. ICI
Nous sommes maintenant en 1824, la révolution est déjà loin, le 1er Empire s'est effondré, Napoléon a abdiqué et la royauté est rétablie, Louis Philippe est Roi des Français.

Par un dimanche de juin, deux individus s'approchent de Liorac. Ils vont s'arrêter au bourg de Liorac, à l'auberge tenue par Anne Chanaud et Jean Chassagne pour y diner et passer la nuit.
(Archives Départementales de la Dordogne 2U 144)

Ce sont des «étrangers» et le village les observe.
QUI SONT-ILS ?

 
Il y a un homme d'une cinquantaine d'années :
On apprendra par la suite qu'il s'agissait d'un forçat libéré , Pierre BUREAU dit Pardailhan, résidant en dernier lieu dans la commune de St Léon : arrêté et conduit à Périgueux en 1810, il avait été condamné pour vol à 12 ans de travaux forcés : en 1824, il avait donc purgé sa peine.
Il est accompagné d'un jeune homme d'une vingtaine d'années : Il est horloger, natif de Sarlat et s'appelle Félix GONDRAND.

Tous deux viennent donc de l'est du département, ils se sont rencontrés sur le chemin et font route ensemble.
Rentrons à l'auberge d'Anne Chanaud , une grande maison du bourg .
Elle racontera plus tard en évoquant des deux voyageurs qui viennent d'arriver chez elle : "Je leur servis à souper un moment après, ils se couchèrent à environ 11h du soir, le lendemain ils se levèrent de grand matin et demandèrent pour payer leur écot la monnaie d'une pièce de 5 francs. Ma mère qui était levée la leur donna. Ils payèrent et se retirèrent. Une heure après ayant eu occasion d'examiner cette pièce de 5 francs, je reconnus qu'elle était fausse."

FAUSSE MONNAIE !
Malgré la sévérité des sanctions connues de tous, puisqu'en France, la peine de mort a continué à être appliquée aux faux monnayeurs convaincus jusqu’en 1832, date à laquelle le châtiment se transforma en relégation au bagne à perpétuité, pendant une cinquantaine d'années, après les profonds bouleversements politiques et sociaux post-révolutionnaires, entre 1820 et 1850, les procès pour fausse monnaie se multiplièrent en Dordogne.
Aux Archives Départementales de Périgueux, les affaires criminelles de la série 2U mentionnent des cas de fausse monnaie à Brantôme (1820), Sarlat (1821), Excideuil (1824), St Rabier (1826), Liorac (1827), Excideuil (1830), Thonac (1831), Tayac (1832), Augignac (1833), St Mesmin (1833), Siorac de Ribérac (1833), Le Bugue (1836), Thiviers (1837), Mayac (1838), Augignac (1839), Rochebeaucourt (1843), Le Fleix (1844), St Martial d'Artenset (1847), et ce n'est sans doute que la partie visible de l'iceberg !
Si la fabrication de fausse monnaie nécessitait une certaine compétence dans le travail des métaux, précieux ou non, un outillage approprié et de la matière première, l'émission, c'est à dire la mise en circulation de fausses pièces, était un moyen beaucoup plus simple de générer quelques revenus : la technique était toujours la même , entrer dans une auberge ou un commerce, payer en fausse monnaie et récupérer la monnaie en vraies pièces.

D'auberge en auberge, le même scénario se répète autour de Liorac avec les mêmes individus :
à St Félix chez Marie Darrieux, épouse Pérot aubergiste à laquelle Gondrand présenta en paiement de leur dépense commune, une pièce de cinq francs qu'elle refusa comme fausse, qu'il la reprit sans témoigner aucun étonnement et la paya avec d'autre monnaie; que pour attirer sa confiance Pardailhan prit à part cette femme et lui conseilla de se tenir sur ses gardes parce qu'il y avait des Louis faux en circulation.
à Clérans chez Jean Magat, après y avoir déjeuné, Gondrand jeta sur la table une pièce de 5 francs et se retira avec son camarade. Pour détourner les recherches dont ils craignaient d'être l'objet, ils dirent qu'ils prenaient une direction autre que celle qu'ils suivaient en effet. Lorsqu'ils furent sortis, Magat reconnut que la pièce avec laquelle ils l'avaient payé était fausse, il les poursuivit et les atteignit chez le nommé Cousinet aubergiste à Mouleydier.
à Mouleydier Gondrand reprit alors sa pièce sans difficulté et lui donna d'autre monnaie, parmi cette monnaie, se trouvait une pièce de cinquante centimes qui parut également fausse ; sur l'observation qu'il en fit, Pardailhan reprit la pièce en échange de laquelle il lui compta dix sous.
La manoeuvre était bien rôdée, mais si le jeune homme était astucieux, il ne le fut pas assez! En effet Gondrand avait de la vraie monnaie servant à rembourser ceux qui ont avaient découvert l'escroquerie et il tenait séparées les fausses et les vraies pièces : mais ne fut pas assez habile pour le cacher et se trahit puisque l'aubergiste de Mouleydier, nommé Cousinet remarqua que "Gondrand mettait la pièce fausse qui lui fut rendue dans une poche pratiquée dans son gilet et dans laquelle il paraissait en avoir cinq ou six autres, tandis qu'il plaçait son autre monnaie dans une bourse et dans la poche droite de ce même gilet."
A ce geste, on comprenait facilement que l'usage de fausses pièces était délibéré et non le simple fruit du hasard...
L'ALERTE EST DONNÉE, LA POURSUITE COMMENCE !
A Liorac, Anne Chanaud déclare : "J'appris dans la journée que ces deux individus, en quittant Liorac, avaient été à Clérans, j'y envoyais quelqu'un pour les faire arrêter, mais ils étaient partis lorsqu'on y arriva. J'appris le lendemain qu'ils avaient été arrêtés et j'envoyais la pièce de 5 francs que j'avais reçue à Mr le Procureur du Roi."
C'est d'ailleurs le maire de Liorac, alors Etourneau Lavalette, qui se chargea de l'envoi de "l'écu de 5 francs (qui paraissait être de plomb ou d'étain et non d'argent) donné en payment à la femme Chassagne aubergiste au bourg de Liorac par deux individus qui s'arrêtèrent chez elle boire et manger et firent de dépense pour 1F50. Il leur fut remis sur ladite pièce de 5F, 3F50."
La préoccupation des commerçants lésés était avant tout de récupérer leur dû (à cette époque, 5F état une somme non négligeable), sans doute bien plus que d'envoyer les malfaiteurs devant un tribunal ! En effet, les premiers qui les ont rejoints se sont fait payer en bonne monnaie mais ne les ont pas arrêtés !

► Néanmoins les deux voyageurs, s'étant vus découverts, n'étaient pas tranquilles, les gens les repéraient facilement et leur destination était aisée à deviner, même s'ils en avaient annoncé une autre pour brouiller les pistes : ils résolurent donc de mettre la Dordogne entre eux et leurs poursuivants. Ils traversèrent à Tuillières. Le jeune homme qui les avait fait passer, raconte "quelques moments après le Sr Macerouze notaire me dit ainsi qu'à mon père que ces gens étaient des malfaiteurs, qu'il fallait les poursuivre sur le champ, nous les poursuivimes en effet et nous les arrêtames sur la commune de Ste Aigne sur le bord de la rivière, au moment où le plus jeune se vit sur le point d'être arrêté, il donna un coup de bâton sur le bras du métayer du Sr Macerouze". Gondrand se réfugie dans un champ de blé, il doit absolument se débarrasser des fausses pièces qu'il transporte avant d'être arrêté. Il les dissimule dans le champ où elles furent retrouvées quelques jours après ...
L'adjoint au maire de Ste Aigne, Jacques Nadal, racontera : "Au commencement de la semaine dernière, une femme de ma commune, Marie Reversade, avait trouvé dans un champ de blé en moissonnant, et bien près de l'endroit où Gondrand fut arrêté , dix pièces fausses de cinq francs à l'effigie de Bonaparte, dont cinq portaient le millésime 1811 et la sixième celui de 1813.
Les deux individus furent arrêtés et conduits devant le maire de Mouleydier qui les fit escorter par deux gardes nationaux devant le procureur de Bergerac. Mais Gondrand réussit à s'échapper et seul Pardailhan fut emprisonné dans la maison d'arrêt de Bergerac.

LA FIN DE L'HISTOIRE :
Le Juge d'instruction de Bergerac fit l'enquête préliminaire. L'affaire fut envoyée devant la Cour Royale de Bordeaux qui jugea que c'était du ressort de la Cour d'Assises de Périgueux.
Pardailhan fut interrogé et déclara que Gondrand était un "mauvais sujet" :
Il n'avait sans doute pas tout à fait tort car plusieurs membres de la famille Gondrand ont défrayé la chronique. Le père était orfèvre, horloger à Sarlat puis à Tayac.
Son fils aîné, potier et fondeur d'étain aurait été condamné pour coups et blessures sur la personne de sa femme.
Le deuxième était horloger au Bugue.
Le troisième fut condamné à mort en 1836 par le Conseil de guerre pour fabrication de fausse monnaie, peine qui fut commuée en travaux forcés à perpétuité. Echappé de sa prison en 1836, chanteur ambulant et marchand de complaintes en 1838, il fut condamné à mort par les Assises de la Nièvre pour assassinat de sa concubine et guillotiné en 1845 à Nevers.
Quant à Félix Gondrand, horloger, celui que l'on a rencontré à Liorac, il s'échappa et fut condamné à mort par contumace par la Cour d'Assises de Périgueux pour émission de fausse monnaie.
Enfin le plus jeune frère fut condamné à mort par contumace pour l'assassinat de sa femme Marie Jardel.


En résumé, des antécédents criminels solides où le crime de fausse monnaie n'était pas le pire !
Cependant on peut remarquer que les différents membres de la famille Gondrand, tous en contact avec des métaux, précieux ou non, disposaient de l'outillage, de la matière première et sans doute de la compétence pour fabriquer de fausses pièces de monnaie.


A Périgueux, les témoins furent entendus et le jury déclara Pardailhan "NON COUPABLE". Quand à Gondrand, il était toujours en cavale ..., condamné à mort par contumace, on ne retrouva jamais sa trace.

@ Marie-France Castang-Coutou - postmaster*liorac.info (remplacer l'étoile par @)