L'agriculture à Liorac en 1835,
d'après les réponses du maire, F. Beneys
à l'enquête de Cyprien Brard.

Dans le questionnaire de Cyprien Brard, 71 questions concernent l'AGRICULTURE. Cette section est donc très détaillée et nous permet de comprendre l'énorme place du secteur primaire dans l'économie du département à cette époque.
Plusieurs aspects sont abordés :
 
ELEVAGE À LIORAC
Liorac a des prairies naturelles mais de médiocre qualité. On y cultive peu les prairies artificielles en trèfle, sainfoin ou autres fourrages.
Sans prairies supplémentaires, "le nombre de bestiaux est toujours le même". On apprend un peu plus loin que la commune abrite « 19 à 20 chevaux, 7 à 8 ânes, 4 à 5 mulets, 250 à 300 bœufs (ce qui semble un nombre considérable), 7 à 8 vaches, 1500 à 1800 brebis et moutons, 500 à 600 cochons, une trentaine de chèvres ».

En général chaque ménage engraisse son cochon. Le maire de Liorac ajoute que l'on a croisé les cochons du pays avec les cochons tonkins et que l'on s'en trouve bien. Il précise cependant que cette espèce est assez rare et n'est pas marchande.

Les bestiaux sont vendus sur les deux principaux marchés qui se tiennent à Montclard et à Clérans. Par contre les achats des génisses se font dans la plaine de Bergerac et les taureaux proviennent du Limousin.
On peut noter que la révolution fourragère (les prairies permanentes traditionnelles, présentées comme impropres au progrès, devaient être remplacées par des prairies fertilisées semées avec des variétés de graines sélectionnées, assurant ainsi un accroissement de la production fourragère et par conséquent de la production animale) ne date que du début du siècle et n'a pas encore atteint Liorac.
Par contre à Lalinde « les prairies artificielles commencent à se multiplier, en proportion de l'immense avantage qu'en retirent les propriétaires . Les plus communes sont généralement en luzerne et en trèfle de Hollande ». Lamonzie-Montastruc, Cause-de-Clérans, Baneuil et Mouleydier sèment aussi annuellement du trèfle depuis plus de 30 ans.

L'influence de ces nouvelles prairies sur le nombre de bestiaux a été « considérable » à Lalinde, alors qu'à Mouleydier « les bestiaux de labour sont les mêmes qu'autrefois (en quantité). Il y a cependant progression dans les vaches laitières, les ânes et les mulets ». Ces deux dernières espèces servent au transport des pavés qui proviennent en particulier de la forêt de Liorac et qui sont convoyés sur la Dordogne depuis le port de Mouleydier vers Bergerac et surtout vers Bordeaux.
 
On peut enfin remarquer que dans toutes les communes des environs de Liorac, le nombre de vaches à lait est très faible, sauf à Lalinde et Mouleydier. Le lait, produit fragile, ne servait qu'à une consommation locale. Il faut aussi se souvenir que le beurre et les fromages n'entraient pas dans les habitudes alimentaires de la Dordogne.
MAIS QUE CULTIVE-T-ON À LIORAC ?
Le maire précise d'abord "la mesure usitée dans la commune comprend 72 toises carrées, elle est vulgairement connue sous le nom de pognerée ( = 1152 m2)

On cultive le froment, le méteil, qui remplace le seigle pur , quelque peu l'orge, l'avoine et en grande quantité le blé d'Espagne . Les 3/4 des meilleures terres d'un domaine destinées à être ensemencées, reçoivent le froment. Le restant qui est ordinairement plus mauvais ou du moins le terrain le plus léger est couvert de méteil. On met l'orge et l'avoine dans des terres inférieures aux premières et le blé d'Espagne est jeté dans les terrains forts.
On vend du froment et du maïs hors de la commune, mais l'autre récolte se consomme dans l'intérieur.
On sème le froment et le méteil dans les mois d'octobre et de novembre, l'orge en septembre, l'avoine au mois de mars et le maïs partout avril.
On récolte le méteil à la Saint Jean, le froment vers le 10 juillet, l'orge au commencement de juin, l'avoine au mois d'août, et le blé d'Espagne à Notre-Dame de septembre (sans doute à la fête de la nativité de Marie, le 8 Septembre).
On cultive essentiellement des céréales : froment (blé), méteil (il s'agit d'un mélange de blé et de seigle ), avoine et blé d'Espagne (c'est à dire le maïs). On cultive aussi des légumes, les mêmes depuis des décennies, et seule la culture de la betterave a été récemment introduite.
On sème de septembre à novembre et en mars-avril.
Les récoltes ont lieu de juin à septembre, et la majorité de la production est consommée dans la commune.
 
QUELLES SONT LES HABITUDES DE CULTURE À LIORAC?

Fait-on subir quelque préparation aux grains de semences en avant de les employer ?
On est dans l'habitude de chauler le froment et le méteil avant de les semer.
Le maire donne ensuite des précisions supplémentaires, parfois amusantes : On évite de labourer après une petite pluie, car on a remarqué que la terre, après ce mauvais labour, ne produit guère que des roses sauvages ou coquelicots qui dévorent les blés.

On travaille la terre avec la charrue, on emploie cependant la bêche dans les endroits rocailleux, où le soc ne peut passer.
On laboure avec les boeufs, on herse avec le sarcloir et on sème avec la main.

On ne pratique pas la jachère. Les terres ne se reposent jamais, on les ensemence toujours de quelque chose.

De tout temps on a cultivé la pomme de terre (depuis qu'elle est en France), les oignons, les haricots et quelque peu la betterave ; l'état de tous ces légumes est le même depuis 30 ans à l'exception pourtant de la betterave à laquelle on s'est donné depuis peu.
Les habitants ont remarqué que si l'on semait les pommes de terre pendant le premier quartier de la lune ce fruit, au lieu d'être rond était tout cornu. Ils n'ont point fait d'observation pour les autres légumes.

On cultive le chanvre ordinairement dans la meilleure terre sur laquelle on répand le bon fumier de brebis.
À cette époque, un fléau causait des pertes importantes aux paysans : le responsable était un champignon, Tilletia caries, source de la carie du blé. Les conséquences de cette attaque étaient désastreuses : les grains cariés étaient perdus et la qualité de la récolte atteinte car les grains avaient une odeur de poisson pourri qui les rendaient impropres à la consommation .
Les méthodes de lutte adaptées passaient par le traitement des grains avant de les semer, d'abord par chaulage (enrobage des semences au lait de chaux), puis un peu plus tard par immersion dans une solution diluée de sulfate de cuivre. La carie est une maladie spécifique du blé, mais peut aussi s'attaquer à l'orge, l'avoine étant semble-t-il épargnée. Les paysans de Liorac, prenaient donc toutes les précautions possibles avant de semer, puisque la récolte de céréales devait assurer la survie de la famille.
On laboure à la charrue et on n'utilise que des outils traditionnels. Il n'y a pas de jachère, le plus petit morceau de terrain doit produire !
Au XVIIIe siècle, un véritable engouement s'est développé pour la pomme de terre, tubercule facile à cultiver et à conserver, et qui mit fin aux famines.
On apprendra plus loin que les tissus dont sont faits les vêtements des paysans proviennent de la commune. Il y avait en effet à la fois les matières premières nécessaires, chanvre et laine, et la main d'oeuvre : plusieurs tisserands qui réalisaient les tissus à la demande, des tailleurs d'habits et des couturières qui coupaient et cousaient les vêtements.
 
MODE D'EXPLOITATION DES TERRES À LIORAC
Mais comment sont exploitées les terres, par les propriétaires eux mêmes ou par des métayers ? Le maire précise que l'usage général est d'avoir des métayers et donne les conventions habituelles : les propriétaires donnent à travailler leur métairie à moitié fruits et revenus, pertes et profits et que les colons paient la moitié des contributions foncières. Il y a partage quand les grains sont préparés, alors on prélève la semence et le reste se partage par égale portion entre le propriétaire et le colon. Une métairie exploitée par une paire de boeufs peut contenir de quatre-vingt à 100 poignerées de terre labourables et bois (soit de 9 à 12 ha). Pour les récoltes, chaque métayer trop faible à l'approche de la maturité des blés embauche un métivier (= ouvrier engagé pour les moissons) pour deux mois. Cet étranger vient des communes voisines et gagne deux hectolitres et demi de blé, moitié froment et moitié méteil.
Le recensement de Liorac de 1846, le premier recensement où les "professions" sont indiquées, indique d'ailleurs un nombre considérable de métayers et assez peu de propriétaires-cultivateurs. Les gros propriétaires, ceux des châteaux, de Genthial ou de Garraube, découpaient leurs domaines en plusieurs métairies, chacune dévolue à une famille de métayers.

On peut également remarquer un nombre important de veuves qui conservent la métairie après le décès de leur mari : Jeanne Peyrol Vve Rambaud à la Pigne, Sabine Rambaud Vve Chavagnac à la Tournebeurie, Elisabeth Brunerie Vve Chassagne à Garraube, Pétronille Gagnaire Vve Marty au Sorbier, Marguerite Carbonnière Vve Doyen à la Basserie.
 
LA CULTURE DE LA VIGNE À LIORAC
On cultive la vigne en petite quantité et aux endroits où la terre est de mauvaise nature. On la plante à la barre de fer, au trou où à la piémontaise ou à fossés, cette dernière manière est la meilleure.
La vigne éloignée des habitations ne reçoit que trois façons, taillée au mois de février, bêchée au mois d'avril et binée au mois de juin le tout à la main et non à la charrue.
La vigne au contraire qui sert d'agrément reçoit un plus grand nombre, elle est échalasée, attachée au pied, attachée avec le pampre, épamprée est effeuillée souvent plus que la première. On fait usage des échalas dans les vignes soignées, les autres en plus grand nombre sont cultivées en vignes basses.
Les vignerons taillent la vigne jeune et vigoureuse en lune vieille, et la vigne vieille et faible en lune nouvelle. Ce travail se fait toujours dans le courant de février.

On jette le marc près des colombiers (après avoir fait de la piquette,c'est à dire passé de l'eau sur le marc). Les poules et les pigeons en font leur nourriture.
On ne fait pas d'eau de vie avec la vendange, (sans doute les paysans aimaient mieux faire de l'eau de vie de prune !)
Le maire évoque ensuite les cépages utilisés : On ne fait guère le choix que de raisin noir tels que la grosse côte rouge ou pied de perdrix, le navarre, le fer, l'enrageat noir et le piquepoul. Je ne les connaît point sous de meilleures nominations.
On ne fait que des vins rouges médiocres et en petites quantités puisque leur consommation se fait dans le rayon de la commune. Le prix moyen sur 10 ans est de 25 francs la barrique sortant de la cuve.
Les vignes étant peu cultivées dans la commune n'ont ainsi dire pas de valeur. Le prix de celle du deuxième ordre ne dépasse guère l'évaluation que j'ai donné aux terres labourables. La vigne d'agrément peut valoir le double, c'est à dire 200 F la poignerée. Les vignes en général rendent année commune, sur 10 ans, une barrique et demie par poignerée. La façon d'une vigne va annuellement, tout compris, à 4 F par poignerée.
Les vignes sont plantées dans les plus mauvais terrains, sans doute sur les côteaux où l'exposition était bonne. Le maire donne des détails précis sur la culture , de la plantation à la taille.
A l'aide des recensements et de l'Etat Civil, on trouve trois familles de vignerons : Jean Chantegreilh et Marie Lavergne à la Basserie, Pierre Chaveron et Philippe Dantou aux Guilloux, Jean Prévot et Jeanne Gauville à Carrieux.

Mais ces noms de cépages sont un peu oubliés. Voici quelques correspondances possibles ( mais sans certitude!) :
Le pied de perdrix désigne le côt à queue rouge. Donne un vin très fruité, parfumé, très coloré, riche en tannins.
Le fer (ou fer servadou,«qui se conserve bien» ) doit son nom à son bois «dur comme le fer». C'est un cépage aux grappes noires, assez chargé en tanins.
Le picqpoul est un cépage originaire du sud de la France,donnant des raisins de couleur noire bleutée.
L'enrageat noir , il s'agit sans doute du Béquignol noir qui donne un vin léger, peu tannique.
Le navarre était probablement un cépage d'origine espagnole.

Par contre le maire ne précise pas les méthodes de vinification ni les assemblages de cépages. On apprend juste qu'on laisse cuver 15 jours. Sans doute les paysans devaient mélanger leur production de manière empirique, sans connaître les principes des assemblages. Le résultat donnait des vins de médiocre qualité, qui ne supportaient pas la concurrence avec les vins du Bergeracois ( et à plus forte raison avec ceux du Bordelais ! ) et ne pouvaient pas être commercialisés. Ainsi la vigne ne constituait pas une source de revenus pour les Lioracois, ils se contentaient de boire leur production !
Et contrairement au Bergeracois, la vigne ne constituait pas non plus un placement à Liorac ! Selon le maire, les vignes n'avaient pratiquement aucune valeur.
 
L'EXPLOITATION DE LA FORÊT À LIORAC
Il existe dans la commune de Liorac des coupes réglées en bois de chêne et en taillis de châtaigniers. On coupe le chêne à 15 ans et le châtaignier à 60.
Les habitants abattent le chêne et généralement toute espèce d'arbres au déclin de la lune.
Le chêne se coupe sur cinq pieds de longueur et on en fait 10 fagots que l'on vend des 15 à 18 francs le 100 et le châtaignier se coupe sur huit pieds de longueur, on le convertit en latte de feuillards que l'on vend de 35 à 40 francs le millier.
Il n'y a pas de vieux mûriers.
On ne tire pas du bois de charpente ni du bois pour la marine.
On exporte du bois à brûler et du charbon :
le bois va à Mouleydier ou à Bergerac et le charbon à la forge de Monclard sur la commune de Clermont de Beauregard. De l'écorce on fait un peu de tan.
Le taillis chêne et châtaignier peut valoir mesure du pays de 50F la poignerée.
Il n'y a de haute futaie que dans une maison particulière qui ne la vend ni ne la fait couper.
La commune a beaucoup de bruyères, leur étendue peut aller de 12 à 15 000 poignerées . On emploie la bruyère pour fumer les champs.
La commune collecte des châtaignes quelle vend en verdure mais elle n'en fait pas sécher.
La forêt de Liorac occupait une bonne partie de la commune. Les habitants exploitaient au maximum ses ressources : d'abord bien sûr le bois, bois de chêne, le meilleur pour le chauffage, bois de châtaignier qui permettait de faire des feuillards, (une branche fendue en deux qui servait à faire des cercles de tonneaux).
On ne laissait rien perdre : le tan, écorce de chêne moulue servait au tannage végétal des peaux. Il n'y avait pas de tannerie à Liorac, mais le tan devait être transporté sur la Dordogne, vers Bordeaux ou Bergerac.
Et puis il y avait la forge de Monclard, qui comme toutes les forges dévorait beaucoup de bois. Le bois était fourni tel quel ou subissait au préalable la transformation en charbon de bois. C'était le travail des charbonniers qui montaient une meule et faisait lentement carboniser le bois en limitant les entrées d'air. On ne trouve pas de charbonnier sur les recensements de Liorac, peut être étaient ce les paysans eux mêmes qui effecuaient ce travail sur leur métairie.
Enfin la forêt produisait de la bruyère et des châtaignes. Il est d'ailleurs curieux que le maire ne les mentionne pas comme un aliment habituel chez les paysans.
 
Voyons à présent la rubrique concernant l'industrie à Liorac, rubrique fort courte comme on peut s'en douter !

@ Marie-France Castang-Coutou - postmaster*liorac.info (remplacer l'étoile par @)