Carrieux et ses habitants



Déjà en 1679, le seigneur de Gential, Guy Dubal, mentionnait le ténement de Carrieu comme jouxtant sa seigneurie . Mais ce n'est qu'en 1718 que dans les registres paroissiaux, est mentionné explicitement "le seigneur de Carrieux", Jean VALLETON. Comme dans beaucoup d'autres demeures de Liorac, on trouve une branche de la famille VALLETON, que le comte de Saint-Saud nomme "la branche VALLETON DE CARRIEUX". L'étude de ces différentes branches Valleton, présentes à Liorac est assez compliquée, d'une part à cause de l'étendue de cette famille et d'autre part parce que certains de ses membres furent à l'origine protestants et qu'il est beaucoup plus difficile de retrouver les actes car les registres de la RPR (Religion Prétendue Réformée) sont rares et souvent en mauvais état.

Famille VALLETON

JEAN VALLETON, seigneur de Carrieux
avait épousé Marthe POURQUERY de La BIGOTIE et le couple habitait Carrieux.
De cette union naquirent à Carrieux au moins un fils, Charles, le 14 mars 1718, qui va être au centre de l'histoire de Carrieux et deux filles, Marie en 1719 et Jeanne en 1721.
CHARLES VALLETON, gendarme de la garde du roi
Depuis 1749, Charles Valleton était gendarme de la garde du Roi. Les gendarmes étaient une unité de cavalerie et faisaient partie de la maison du roi. L'accès à cette compagnie était réservée à la noblesse.
Pour être admis aux gardes du corps, il fallait être catholique, avoir 5 pieds 5 pouces de hauteur, être vigoureusement constitué, et gentilhomme. De tout temps, les officiers appartenaient à la grande noblesse ; mais ce n’est qu’en 1775, c’est-à-dire sous Louis XVI, qu’une ordonnance déclara que dorénavant il faudrait prouver 200 ans de noblesse pour obtenir la charge d’officier, et justifier quatre quartiers pour être agréé simple garde.
Il épousa le 2 mai 1752 à Flaugeac, demoiselle Marie Louise Geneviève de VAUCOCOUR, fille de Jean de Vaucocour et Louise Marie Geneviève de Gastebois. Son père, Jean Valleton, était alors décédé et Charles, écuyer, était alors seigneur de Carrieux.
Le 24 août 1753, une fille, Marthe, naquit à Carrieux. Elle eut pour parrain son grand-père Jean de Vaucocour seigneur du Cluzeau (paroisse de Flaugeac) et pour marraine sa grand mère Marthe Pourquery qui habitait toujours la "maison noble de Carrieux". Une autre fille, Marie-Louise-Geneviève, naquit à Carrieux le 11 décembre 1754, suivie d'un fils, Marc, le 9 mai 1756, qui mourut en 1758.

Quelques années avant la Révolution, UNE ÉMOTION POPULAIRE SECOUA LIORAC !
Remontons le temps jusqu'à ce 20 juillet 1780, c'était un dimanche, la grand messe venait de se terminer, et comme d'habitude, l'église était pleine. Devant la porte, un groupe de paysans, métayers et bordiers, se rassembla. A les entendre, on comprenait très vite que ces gens étaient confrontés à un énorme problème : une imposition supplémentaire de 3000 livres, une somme plus que conséquente, venait d'être ajoutée sur le rôle de tailles de l'année. Beaucoup étaient dans l'incapacité de payer et déjà des huissiers avaient commencé à saisir leurs biens, sans doute une partie de la récolte. La vie même de leur famille était en jeu et ils étaient désespérés !

A l'origine de cette imposition : Charles Valleton.
Les discussions allaient bon train quand l'un d'eux proposa : "allons lui parler à Carrieux!". Aussitôt la troupe se mit en route, Carrieux n'est pas loin du bourg, ils mirent une dizaine de minutes, ils affirmaient leur détermination à "demander grace à Mr de Carrieux des sommes qui leur avaient été imposées". Arrivés au château, ils frappèrent à la porte demandant à le voir. Charles Valleton se trouvait avec un ami, et ne sortit point. Les métayers, furieux, dirent qu'ils reviendraient après vêpres en plus grand nombre. Et c'est effectivement ce qu'ils firent. Mais heureusement le curé du village, Antoine de Lascoups, mis au courant de la situation, les précéda à Carrieux et parvint à convaincre Charles Valleton de donner quittance aux métayers de la somme qu'il leur demandait.
Mais la chose n'en resta pas là ! Charles Valleton, porta plainte à la maréchaussée de Bergerac et ne se sentant pas en sécurité demanda même que des cavaliers restent à Carrieux le dimanche suivant. La machine judiciaire se mit en marche, il y eut des interrogatoires multiples, des convocations des métayers au tribunal de Périgueux, convocations auxquelles ils ne se rendirent pas, ce en quoi ils avaient raison puisque à cette époque, Carrieux était dans la juridiction de Clérans et donc c'était le seigneur de Clérans qui, avec l'aide de son juge, devait régler les différents.
L'ensemble de l'histoire constitue un dossier de 90 pages (AD24- B718) et il n'est guère possible de tout retranscrire ici.

Voici quelques moments forts de l'histoire :

► la déclaration de Charles Valleton au lieutenant de cavalerie venu pour prendre sa déposition après la plainte déposée auprès de la maréchaussée de Bergerac: (l'orthographe a été conservée !)
Plainte de mr de Carrieux en date du 3 disant qu'il s'était fait un attroupement des métayers et bordiers de la paroisse de Liorac, qui s'était rendus chez luy pour l'assassiner et bruler sa maison.

S'étant inquiétés des motifs qui auraient donné lieu à cet attroupement mr de Carrieux nous a dit qu'ayant obtenu en arrêt du Conseil d'Etat du Roy l'année 1778 qui casse un arrêt de la Cour des aides de Guienne, appointement de l'Election de Périgueux, ce condamne les habitants de la paroisse de Liorac au remboursement de la somme de 3000 # et ordonne que la somme sera imposée sur le rolle de tailles de ladite paroisse de Liorac et que cette imposition ayant eut lieu cette année, le collecteur en exercice a été obligé de faire sezir les revenus des redevables de laditte paroisse pour seu procurer le payment,

le récit de Charles Valleton dimanche dernier deuxième du courant à la sortie de la dernière messe, environt vingt cinq ou trente métayers et bordiers imposés audit rolle ce rendirent chez luy et heurtèrent à la porte ce qui fit quil defendit d'ouvrir et trouva une troupe de gens qui luy dirent qui venait pour luy parler. Lors mr desborie de cours chevalier de St Louis qui ce trouva chez luy descendit et dit à ses gens qu'il ferait mieux de ce retirer. Lors cette populace s'armat de gros battons d'echalas qui se trouvèrent dans lavant cour et firent menasse de tomber sur messieurs de Carrieux et Desborie de Cours vomissant mille invectives à ces deux messieurs ce qui les obligeat à rentrer et fermer la porte, et montèrent aux fenêtres ou ils entendirent cette populace qui criaient hautement en jurant et blasphémant qu'ils reviendraient après vepres en plus grand nombre et qu'ils réussiraient dans leur dessein, Effectivement le même jour Dimanche apres vepres cette troupe apres avoir sonné le tocsin revinrent chez monsieur de carrieux en plus grand nombre.

Mr le Curé après la démarche de cette populace la précédat et arriva chez mr de Carrieux et luy dit qu'il ferait bien de donner sur le champ quittances à ses gens des sommes qui leurs avaient été imposée, sans quoy il risqué detre brullé ou assasiné dans sa maison, mr de Carrieux voyant réellement à sa porte cette troupe de gens furieux, ce décidat donner une quittance à ces gens là. Dont coppie sera jointe , laquelle quittance fut remise à Mr le Curé et Mr le Curé les fit se retirer, nous a dit de plus mr de Carrieux qu'on luy a dit que le sindic général de lad.paroisse nommé vallée aurait crié hautement à cette populace qu'il les attendraient à dimanche prochain qu'on verrait beaux jeux.
Ce croyant pas en sureté dans sa propre maison daprès les tantatives et menasses qui luy ont été faites Mr de Carrieux nous a fait la présente dénonciation, prié et requis de nous trouver avec la Brigade de Bergerac pour rester chez luy dimanche prochain jour auquel il est menassé detre de nouveaux attaqué, pour sauvegarde de la Personne et Biens. Le présent procès verbal d'attroupement illicite , sédition et Emotion populaire pour etre envoyé sur le champ au greffe du juge de la maréchausée dudit departement.
signatures : Carrieux, Desborie de Cours, Peyrou commandant de la brigade et Romefort brigadier
► La quittance donnée par Charles Valleton au curé Lascoups :
Coppie de la quittance donnée par mr de Carrieux aux gens attroupés devant sa porte :
Je à Mr de Lascoups curé de Liorac d'avoir été forcé de donner quittance aux métayers et bordiers étant venus attroupés et ayant sonné le tocsin en sortant de vêpres en menaçant de m'assassiner , et c'est pour ce qui m'est à revenir par eux portés par mon arrêt du conseil d'Etat du roy et ce sans préjudice
Signé carrieux ce 2 juillet 1780
► Les déclarations des métayers :
Marty GUILHEN métayer du sieur Roussille, hbt la roche, 41 ans raconte...
qu'il fut à Carrieux dans le dessein de demander grace qu'il leur fut accordé pour l'imposition que monsier de carrieux leur avait fait imposer sur les rolle de la taille de ladite paroisse
interrogé s'ils y furent pas dans le dessein de le forcer à leur donner quittance répond que non
interrogé s'il n'était pas armé répond n'avoir aucune espèce d'arme ny baton
interrogé s'il ne vit pas mr de carrieux, répond que non que monsieur de ley borie de cour s'étant présenté à la porte avec son épée il les aurait empêché de parler à monsieur de carrieux
interrogé s'il ne se saisirent pas de quelques échalas qu'il y avait devant le portail de monsier de carrieux, répond que oui pour empêcher mr de ley borie ne fut sur eux, monsieur de ley borie leur dit de le poser ils le poserent tous et s'en furent interrogé s'il ny retourna pas le soir avec les memes gens que le matin, répond que oui
interrogé sur ce qu'ils firent répond qu'ayant voulu perler audit carrieux mr Leyborie qui était à une fenetre leur dit que le premier qui parlerait il leur brûlerait la cervelle,
sur cella ils se retirerent, mais qu'il ny fut pas dans de mauvais desseins
reponse à lui lue, declare icelle contenir vérité, ny vouloir ajouter ny diminuer.
Les dépositions se succèdent racontant toutes la même histoire...
► Les noms des métayers et des témoins interrogés :
Etienne TRIDAT laboureur, village de la gareille
Guillaume Verouil, laboureur, village de la roche
Vallée sindic général, Marty, métayer de Rousille au village de laroche,
Bernard père et fils métayers du sieur de la roche de la Bigotie,
Chourry faiseur de codres du village de la fillolie,
Petit Jean métayer du sieur valleton du lieu des granges,
le nommé Reymond, métayer du Sr Pourquery de Gardonne au lieu de Quygassel,
le nommé Piotte tisserand,
Reymond Longi, sindic des tailles, habitant du village de la gareille
Jean Beneys laboureur, les granges
Guilhen Marty laboureur,
Bernard Guinet père
Raymond Guillen, Sirvain, Léonard Cousteille métayer, de gential
Charles Roussignol laboureur habitant du village de Carrieux,
Pierre Chadourne, métayer habitant de la metairie de monsieur tissanderie,
Michel de lannes métayer village de la roche,
Jean Monzie laboureur, du lieu des bessades,
Jean Desplat du lieu de gential
Michel Chambon, bordier village du gros castang
Jean Marty tisserand, du bourg de liorac
Pierre Ginet, dit bernat, métayer habitant du village de la roche

► La position du Président d'Augeard,seigneur de Clérans :
Sans doute habitué à traiter des affaires de plus grosse importance au Parlement de Bordeaux, le président d'Augeard replace l'histoire à son niveau et ne souhaite pas poursuivre l'information, prennant même la défense des métayers : ainsi, le 14 août 1780, une lettre de Javerzac, juge d'office de Clérans, terre au seigneur président d'Augeard, à propos "d'une espèce d'atroupement sur la dénonciation à la Maréchaussée par Mr de Carrieux" indique: "Mr le Président ne croit pas nécessaire de donner suite à cette information puisque la fermentation est dissipée et qu'il ne parait pas que les accusés eussent aucun mauvais dessein, d'autant qu'il espère de finir tout et à la satisfaction de tous et passer ses vacances à Tiregand !" (le président d'Augeard par son mariage avec Catherine de Belrieu, demoiselle de Tiregand, était devenu seigneur de Tiregand)
Charles Valleton était semble-t-il un habitué des réclamations auprès de l'administration fiscale : en effet en 1772, il obtint une décharge de 55 livres sur la somme de 154 livres à laquelle il avait été taxé pour le vingtième (impôt direct royal, payé sur les revenus et qui concernait toute la population) (AD33). On peut noter la différence de somme entre les 3000 livres de l'histoire précédente et la somme ici en jeu mais il n'y avait sans doute pas de petit profit...
Charles VALLETON, mourut le 27 novembre 1790, à environ 72 ans.
Il n'avait pas de fils.
Que devint alors Carrieux ?
Comme nous allons le voir dans la suite de l'histoire, Carrieux revint à la famille Bordier de Larue par le jeu d'un mariage.

@ Marie-France Castang-Coutou
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